Le scandale des aides publiques à la presse

Par François Bonnet, administrateur du FPL

Depuis 2017, le ministère de la culture se refuse à rendre publique la liste des titres de presse percevant des aides directes de l’État, et pour quel montant. Ce secret et l’absence de critères clairs d’attribution alimentent le soupçon. Bernard Arnault, dans le trio de tête des plus grandes fortunes mondiales, a ainsi touché 17 millions d’euros de l’État pour ses journaux en 2019.


Bernard Arnault est désormais l’une des trois plus grandes fortunes mondiales. Selon l’évolution du cours de bourse de son groupe LVMH, il est au coude à coude avec Jeff Bezos (Amazon) et Elon Musk (Tesla). Le 21 mai, il a même été durant quelques heures l’homme le plus riche du monde, avec une fortune nette estimée à 187 milliards de dollars, selon le magazine Forbes.

Il faut donc avoir le cœur bien accroché en découvrant que Bernard Arnault a reçu en 2019, malgré son immense fortune, 16,8 millions d’euros d’aides publiques de l’État pour ses journaux Le Parisien et Les Echos. Le propriétaire n’a-t-il donc pas les moyens de subvenir aux besoins financiers de ses médias, n’a-t-il pas d’argent pour y investir ?

Le cas Arnault n’est que l’exemple le plus choquant d’un système plus vaste, celui des aides publiques à la presse et, plus particulièrement, des aides directes versées par l’État. En 2012, à l’issue d’une longue bataille menée par des éditeurs indépendants, le ministre de la culture Frédéric Mitterrand acceptait que soit rendu public chaque année le montant des aides directes reçues par les différents titres. Publicité de l’usage de l’argent public : cette évidence était enfin reconnue.

Depuis plusieurs années ce n’est plus le cas. Les derniers chiffres disponibles datent de 2017 et le ministère de la culture refuse désormais de rendre publics ces chiffres. Le ministère a même refusé de les communiquer à deux députées chargées d’une mission d’information parlementaire et qui ont rendu un rapport à ce sujet en avril.

La lettre A a pu retrouver ces données perdues dans un document budgétaire de près de 100.000 lignes et rendu disponible par inadvertance sur la plateforme data.gouv.fr. On y découvre donc le détail des versements effectués en 2019 aux différents médias. Les plus gros, propriétés de milliardaires, accaparent l’essentiel de ces aides. Quelques exemples :

Le Parisien-Aujourd’hui en France, Les Echos, propriété de Bernard Arnault : 16,8 d’euros

Le Figaro, propriété de la famille Dassault : 6,5 millions d’euros

Le Monde, propriété de Xavier Niel, de Mathieu Pigasse : 5,6 millions

Libération, propriété de Patrick Drahi : 5,9 millions

L’Opinion, quotidien pour le coup confidentiel de Nicolas Beytout largement financé par la famille Bettencourt : 1,9 millions

La Croix, L’Humanité, dans des situations capitalistiques différentes, ont reçu respectivement 4,7 et 3,3 millions d’euros.

Les aides directes aux quotidiens régionaux s’échelonnent de quelques centaines de milliers d’euros à 2,1 millions (Ouest-France).

Quels sont les critères d’attribution de ces aides, sachant que des aides indirectes existent déjà (TVA, envois postaux, restructuration des imprimeries, messageries…) ? La transformation numérique, la distribution sont vaguement citées. Mais aucun critère précis et aucun suivi d’évaluation ne sont mis en place. Un simple arrangement entre le pouvoir et les gros médias semble tenir de règle du jeu, ouvrant la voie à tous les soupçons de dépendance.

Le système des aides publiques à la presse est de longue date critiqué : plusieurs rapports parlementaires, rapports de hauts fonctionnaires remis à l’exécutif, rapport de la Cour des comptes. Sont pointées l’opacité du système, son inefficacité, son absence de soutien à l’innovation, la préservation de véritables rentes…

Dans une longue analyse, le Syndicat de la presse d’information indépendante en ligne (Spiil) s’indigne à son tour d’un tel système. Il organise « une distorsion de concurrence et nuit gravement au pluralisme », estime ce syndicat professionnel qui regroupe plus de 200 titres indépendants, très majoritairement numériques.

« Sur 87 millions d’euros d’aides directes à la presse accordés en 2019, 49 millions d’euros, soit près de 56 %, ont été versés à dix groupes », note le SPIIL. Et sur ces 87 millions d’euros, plus de 75 millions d’euros concernent exclusivement la presse imprimée ! La presse en ligne est ainsi massivement discriminée. « Cette disproportion est indécente et décourageante pour les nombreux éditeurs indépendants qui œuvrent au pluralisme de l’information », estime le SPIIL.

L’essentiel des médias d’information sont aujourd’hui sous le contrôle de milliardaires dont les intérêts sont dans la banque, les ventes d’armes, le luxe, la téléphonie mobile, la gestion de terminaux portuaires en Afrique… Les voici principaux bénéficiaires d’aides publiques, par ailleurs massives. Il est urgent de remettre à plat tout ce système pour donner enfin la priorité au pluralisme, à l’indépendance des rédactions, à l’innovation rédactionnelle et technique. Ce n’est qu’ainsi qu’une relation de confiance avec le public pourra être progressivement rétablie.

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