Entretien avec Johan Weisz, journaliste et fondateur de StreetPress sur les enjeux de la sécurisation numérique d’un média indépendant. Des outils de travail à la formation, il faut selon lui, « penser 360 degrés », dans un processus progressif.
Depuis plusieurs mois, le FPL reçoit de nombreuses alertes de médias indépendants sur la nécessité de se protéger face aux cyberattaques et à la surveillance de leurs rédactions. Prenant la mesure de la menace sur l’information, le FPL a lancé avec Nothing2Hide le « Fonds Autodéfense », une aide à la protection et à la sécurisation numérique des médias indépendants.
Si pour des raisons évidentes, nous ne pouvons pas préciser les vulnérabilités et aborder les modèles d’attaques auxquels les rédactions font face, il nous semblait important de donner la parole à un média indépendant concerné par ces enjeux de sécurité. Johan Weisz est journaliste et fondateur de StreetPress. Ce média indépendant en ligne a rapidement pris conscience de l’importance de consacrer du temps à la sécurisation de ses outils de travail.
À quel point StreetPress s’intéresse aux enjeux de sécurité numérique ?
« Relever nos niveaux de sécurité est une préoccupation constante : nous devons protéger nos sources et les enquêtes en cours des journalistes. En tant que média en ligne, nous devons aussi protéger notre site, qui est une vitrine. En réalité, la sécurité numérique ne représente qu’une partie de la sécurité globale des rédactions, mais elle reste un pilier. Il ne suffit pas seulement de fermer la porte des locaux pour protéger notre matériel, il faut penser à 360 degrés. »
À quel moment avez-vous pris conscience de la nécessité de sécuriser vos outils de travail ?
« On indexe nos niveaux de sécurité sur les menaces reçues. D’années en années, chez StreetPress, nous avons dû relever nos niveaux de sécurité, à mesure que nous recevions des menaces contre la rédaction, nous donnant une idée des potentielles attaques desquelles il fallait se prémunir.
Nous devons y consacrer beaucoup plus de temps. Surtout, nous sommes de plus en plus amenés à travailler sur des sujets sensibles qui peuvent nous causer des attaques très ciblées. »
Est-ce que cela implique aussi de coordonner les niveaux de sécurité avec ceux de la croissance du média ?
« Tu ne sécurises pas de la même manière une rédaction de cinq/six personnes et une rédaction de 25 personnes. Les paliers de croissance d’une rédaction impliquent de mettre en œuvre d’autres process : il faut structurer l’organisation numérique à chaque étape. Cela passe aussi par un accompagnement, pour avoir toute la lucidité sur la question.
Il n’y a pas de baguette magique dans la sécurité numérique. Il faut être humble : en aucun cas tout ce qu’on met en place nous protège à 100 %. Les failles vont dépendre de l’échelle. C’est un processus progressif, pour que les pratiques soient au plus proche de ce qu’on attend.»
Avez-vous pu mesurer l’ampleur de la tâche pour votre rédaction ?
« La sécurisation numérique demande des moyens, du temps et de l’énergie. Nous devons évoluer vers de nouveaux systèmes organisationnels, avec de nouvelles briques à chaque étape. Certaines actions ne présenteront de résultats que dans plusieurs années. On peut activer des leviers rapides, mais la plupart du temps, il s’agit de processus où une rédaction avance ensemble avec un impact progressif. Par exemple, passer de mots de passe écrits sur des post-it à un gestionnaire de mots de passe demande aussi de penser aux éléments échangés entre collègues et d’habituer l’ensemble de l’équipe à utiliser les outils dédiés. »
Cela signifie-t-il qu’il faut aussi penser à la formation de la rédaction ?
« Nous devons faire en sorte d’avoir une cohérence globale sur la sécurité. Chez StreetPress, nous sommes sur nos couloirs d’enquêtes thématiques. Il ne faut qu’une personne puisse penser que, comme elle travaille sur des sujets moins exposés, la sécurité ne la concerne pas.
Si un hacker entre, il peut avoir accès aux dossiers partagés. Nous avons un enjeu de faire comprendre qu’il s’agit d’un tout : il faut former aux outils et sensibiliser aux risques. »
Le Fonds Autodéfense a pour objectif de répondre à l’ensemble de ces enjeux. Selon toi, quel est l’intérêt d’un tel dispositif ?
« Ce fonds va permettre d’impulser des processus qui peuvent mettre des mois à se mettre en place. Par ailleurs, grâce à cette initiative, nous allons nous mettre au diapason : quand des rédactions collaborent entre elles, si l’une n’a pas entamé sa sécurisation, elle peut exposer l’autre. C’est une faille dans l’écosystème qui peut créer une fragilité collective.
On ne peut pas entamer la sécurisation seuls : on pourra être la rédaction la plus sécurisée au monde, si mes collègues ne l’ont pas, c’est vain. Nous avons besoin d’un travail commun sur cette question.
Le Fonds Autodéfense arrive à un moment où l’ensemble des rédactions prennent la question au sérieux. Avec l’accompagnement du FPL et de Nothing2Hide, cela va donner de l’énergie aux rédactions pour se lancer, de l’énergie pour entamer des actions. »
Propos recueillis par Chloé Tridera
Contribuez à la création du Fonds Autodéfense
Le FPL et Nothing2Hide créent ensemble le Fonds Autodéfense, un fonds dédié au financement de la sécurité numérique des journalistes et des médias indépendants.
Le FPL souhaite doter ce fonds de 100.000 euros pour 2026 et 2027. Cette enveloppe permettra la sécurisation et l’accompagnement de huit à dix médias indépendants dans un premier temps. Les médias seront sélectionnés selon des critères d’urgence et d’importance de leurs besoins en sécurité.
Pour faire exister ce fonds, nous avons besoin de vous : chaque europ compte pour faire exister ce fonds.
Ensemble, sauvons l’information de la surveillance.
