Depuis le renouvellement de son autorisation de diffusion sur une fréquence publique, la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré multiplie les provocations racistes et intensifie sa propagande au service d’une union des droites radicales. Malgré les sanctions, malgré les mises en demeure. L’Arcom, autorité de régulation, va-t-elle enfin faire respecter la loi ?
Il n’est nul besoin d’être expert en sciences de l’information, agrégé ès-journalisme ou sémiologue pour comprendre ce dont il s’agit. Regardez CNews, les émissions de Pascal Praud, de Christine Kelly, de Gauthier Le Bret et Erik Tegnér, l’interview hebdomadaire de Michel Onfray par Laurence Ferrari. Écoutez Europe1, les émissions de Pascal Praud, de Christine Kelly, de Gauthier Le Bret et Erik Tegnér (oui, les mêmes !).
Et l’évidence s’impose sans avoir besoin d’un quelconque décodeur. Nous sommes face à des médias de commentaires et de propagande au service d’un projet politique d’union des droites radicales et de l’extrême droite. Des médias où des informations partielles, quand elles ne sont pas fausses, des reportages squelettiques, quand ils ne sont pas bidons, servent de support aux diatribes diverses des animateurs et invités (généralement hommes) des plateaux.
On ne parle pas là d’expertises ou d’analyses argumentées, étayées de faits ou de savoirs. Nous voilà engloutis sous un déluge d’opinions et d’obsessions qui s’inscrivent dans un champ politique très limité : de la droite radicale (version Retailleau) à l’extrême-droite identitaire (version Tegnér, par ailleurs patron du journal « Frontières » et proche de Marion Maréchal).
À nouveau, CNews, vaisseau amiral des médias Bolloré, est l’objet de sanctions et de saisines à répétition de l’Arcom, qui est l’autorité administrative indépendante chargée de la régulation de la communication audiovisuelle et numérique.
- Le 11 février, l’Arcom a sanctionné la chaîne d’une amende de 100.000 euros pour des propos discriminatoires à l’encontre des musulmans, des Algériens et des Palestiniens (décision n° 2026-51 et décision n° 2026-52). Était visée, entre autres, une séquence de l’émission de Pascal Praud d’août 2025, où l’ancienne ministre et ancienne membre du conseil constitutionnel Noëlle Lenoir avait affirmé que « des millions d’Algériens peuvent sortir un couteau dans le métro, dans une gare, dans la rue, n’importe où, ou prendre une voiture et rentrer dans une foule » et qu’ils n’avaient « rien à faire chez nous ».
SOS Racisme explique avoir saisi l’Arcom à six reprises depuis juillet 2025 et dénonce « les manquements répétés » de la chaîne et de ses différents intervenants, parmi lesquels « Arno Klarsfeld, Aurélien Bernheim, Erik Tegnér ou encore Pascal Praud ».« Il ne s’agit pas d’incidents isolés, mais d’une volonté tout à fait consciente, souhaitée et structurée de banaliser le racisme et la xénophobie », ajoute l’association.
- Nouvelle saisine de l’Arcom le 2 mars, par le collectif Sleeping Giants, pour des éructations racistes de Jean-Claude Dassier. L’ancien journaliste s’était distingué depuis des années par ses punchlines xénophobes. Par exemple, le 27 décembre 2022 : « Les musulmans, ils s’en foutent de la République. Ils ne savent même pas ce que le mot veut dire». Propos qui lui ont valu d’être condamné pour injure publique.
Cette fois, c’est une séquence du 2 février 2026 de l’émission « 100% Politique » qui est retenue. Dassier évoque les détenus étrangers : « On les jette en… on les met en Méditerranée, on les met où ? L’Algérie n’en veut pas, la Tunisie n’en veut pas, le Maroc n’en veut pas. » Le présentateur Gauthier Le Bret réagit : « C’est horrible ce que vous dites, vous racontez n’importe quoi. » L’intervenant lui répond : « C’était une façon de dire qu’il faut réexpédier tout ça dans les pays d’origine. » Comme en 2022, CNews se désolidarise officiellement et annonce la suspension de Jean-Claude Dassier des antennes de CNews et Europe1. Pour combien de temps ?
En plus de ces saisines, auxquelles s’ajoute celle de l’ONG Reporters Sans Frontières pour non-respect du pluralisme et que l’Arcom dit instruire, CNews doit faire face à plusieurs mises en demeure faites par l’autorité administrative depuis décembre 2025.
- La dernière mise en demeure date du 4 mars. Elle concerne le traitement jugé « univoque » de l’affaire de Crépol, où un jeune de 16 ans avait été tué en 2023. Quinze émissions sont concernées, qui ont été diffusées en mars 2025. « Le drame survenu à Crépol a été traité de manière univoque, les intervenants ayant systématiquement soutenu de manière péremptoire qu’il s’agirait d’un meurtre raciste » anti-Blanc, selon la décision de l’Arcom.
« La multiplication de séquences n’accréditant qu’une seule thèse sans aucune contradiction, alors même que des interprétations contraires s’opposent et que la procédure judiciaire est toujours en cours, caractérise un manquement de l’éditeur », juge l’Arcom.
- Ce même 4 mars, c’est au tour de 57 juristes et professeurs de droit de saisir en urgence le Conseil d’État, plus haute juridiction administrative, pour lui demander d’obliger l’Arcom à se prononcer sur le non-respect du pluralisme sur CNews et Europe 1. « Le régulateur doit réguler », énonce cette requête en référé-liberté révélée par « Libération » et qui accuse l’Arcom de « carence délibérée » face aux deux médias Bolloré qui peuvent « soutenir, conjointement et de façon massive, un courant de pensée spécifique », l’extrême droite.
Cette requête a été faite quelques jours avant les élections municipales. Élections qui « sont la répétition générale avant l’élection présidentielle de 2027 », estime Camille Broyelle, professeure de droit à l’université Paris-Panthéon-Assas, l’une des signataires. Et d’ajouter : « Il faut être ferme dès à présent face à l’entreprise de propagande menée par deux médias audiovisuels qui pourrait affecter la sincérité du scrutin ».
Le Conseil d’État a rejeté leur requête, mardi 10 mars, estimant que « de tels éléments ne sont pas de nature à justifier une intervention du juge des référés ». Mais la question du non-respect du pluralisme, en violation de la convention passée entre CNews et l’Arcom lors du renouvellement de sa licence de diffusion sur la TNT en 2025, demeure entière.
D’autre recours et d’autres saisines sont en préparation puisque amendes et mises en demeure ne suffisent pas. Nous l’écrivions dans un précédent article de juillet 2024. Au nom de « la liberté d’expression », ces médias de propagande, usines à fake news, font campagne et multiplient les pressions. Or, la question de CNews n’a rien à voir avec la liberté d’expression. Il ne s’agit que de lutte contre la délinquance, celle d’une chaîne qui viole la loi et le cadre règlementaire dans lequel elle opère.
Les médias de masse gratuits (télés et radios) façonnent largement notre espace public. Ils sont les principaux organisateurs des débats qui traversent la société. Cette fonction sociale leur donne une responsabilité particulière. D’où la nécessité d’une régulation démocratique par les lois et règlements que l’Arcom a la responsabilité de faire appliquer. Ce qu’elle n’a fait qu’avec une extrême timidité jusqu’à maintenant.
Il est grand temps de prendre acte des dangers démocratiques que porte une chaîne comme CNews diffusée sur le réseau TNT, c’est-à-dire sur une fréquence publique accessible gratuitement et partout. Les violations quotidiennes de son cahier des charges doivent être enfin sérieusement sanctionnées. Il ne s’agit pas d’interdire CNews mais de supprimer son autorisation de diffusion sur la TNT pour non-respect de son cahier des charges. Rien n’empêchera alors le vaisseau amiral des médias Bolloré de se faire distribuer par les box des différents opérateurs de téléphonie et fournisseurs d’accès internet.
François Bonnet, président du FPL

Pour en savoir plus sur CNews et les médias Bolloré, le Fonds pour une presse libre publie aux éditions du Détour « Le Procès Bolloré, les médias de la haine devant le tribunal ». Ouvrage collectif, ses contributrices et contributeurs témoignent de ce que produit sur chacune et chacun d’entre nous cet empire politico-médiatique construit par le milliardaire d’extrême droite. Le livre, vendu 10 €, paraîtra jeudi 19 mars 2026.