Ce que la commission d’enquête sur l’audiovisuel public nous dit de l’extrême droite

Depuis le 25 novembre 2025, l’audiovisuel public fait l’objet d’une commission d’enquête à l’Assemblée nationale. La propagande de son rapporteur, député de droite radicale, massivement relayée par les médias du groupe Bolloré, nous donne un avant-goût de ce que fera l’extrême droite pour liquider le service public d’information si elle accède au pouvoir en 2027.

Voilà une semaine que les travaux de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public ont repris, suspendus pendant trois semaines face aux dérives de son rapporteur, Charles Alloncle, tenté de faire passer cette commission d’enquête comme le procès de l’audiovisuel public. Pour ce député de l’UDR d’Éric Ciotti, tout est déjà écrit : cette commission d’enquête révélera la « gabegie » qu’est l’audiovisuel public, l’entrisme « wokiste » des rédactions et les abus supposés d’une direction gavée de l’argent « des Français ». Avec pour seul horizon la privatisation de ses chaînes.

Les attaques sont passées des plateaux de CNews à l’Assemblée nationale, grâce à l’intervention de fidèles destriers de la haine. Charles Alloncle, rapporteur de cette commission (StreetPress lui a consacré un portrait), semble être le ventriloque idéal du milliardaire breton d’extrême droite et de sa galaxie médiatique. Régulièrement félicité pour sa « pugnacité » par l’animateur vedette de CNews, Pascal Praud, le député de l’Hérault a transformé la commission dont il est le rapporteur en une efficace machine de propagande.

Une critique n’est possible que si elle est construite sur une enquête solide et basée sur des faits

On pourrait se féliciter qu’une commission d’enquête soit enfin à l’offensive, comme ce peut être le cas au Royaume Uni ou au Congrès américain. Il y aurait des choses à dire sur l’audiovisuel public, mais une critique n’est possible que si elle est construite sur une enquête solide et basée sur des faits. Or rien de tel avec le rapporteur Charles Alloncle qui multiplie les fausses informations, les accusations non étayées, les questions hors sujet, tronque les propos de celles et ceux qui lui répondent et rend compte en direct sur les réseaux sociaux des auditions qu’il conduit…

Il s’agit d’abord d’humilier les responsables et figures de l’audiovisuel public et de préparer le terrain au projet politique de l’extrême droite : la liquidation de tout ou partie de l’audiovisuel public par sa privatisation. Cette commission apparaît ainsi comme un galop d’essai, nous annonçant ce que feraient droite radicale et extrême droite si elles parviennent au pouvoir en 2027, avec le relais du puissant groupe politico-médiatique de Vincent Bolloré.

« Une grande démocratie comme la France n’a pas besoin d’un audiovisuel public de cette taille », disait Marine Le Pen en 2021, dans les colonnes du Figaro. C’est pourtant tout le contraire : les médias publics jouent un rôle essentiel au bon fonctionnement d’une démocratie.

« Ils jouent un rôle important dans la défense du droit fondamental à la liberté d’expression et d’information, en permettant aux citoyens de chercher et de recevoir des informations diverses. […] L’indépendance des fournisseurs de médias de service public est primordiale en période électorale, puisqu’elle permet aux citoyens d’avoir accès à des informations impartiales et de qualité », défendait le Parlement européen via un texte sur la liberté des médias adopté en mars 2024. En Hongrie, les médias publics mis au pas sont devenus l’organe de propagande de Viktor Orban.

Comme l’explique l’historien des médias Alexis Lévrier, au micro de RFI : « Dès qu’un régime autoritaire se met en place, ça se traduit par la domestication des médias publics. »

Recentrer le débat sur les médias de la haine

 Cette commission d’enquête nous dit aussi l’influence grandissante de Vincent Bolloré et de ses médias sur l’opinion et la vie politique. D’une certaine manière, le milliardaire breton a déjà gagné la bataille. Les rédactions des chaînes du service public sont en « hypervigilance », rappelait Antoine Chuzeville sur le plateau d’Arrêt sur images, et s’autocensurent de peur de s’attirer les foudres de l’hydre bolloréenne. D’anciens chroniqueurs de CNews ont désormais leur rond de serviette à la table des plateaux de France Info.

Pendant ce temps, le désastre informationnel de CNews passe à la trappe. Même le régulateur ferme les yeux, comme l’expliquait le journaliste Yunnes Abzouz dans Mediapart. La chaîne passe entre les mailles du filet, continue de ne pas se plier aux règles du pluralisme, de désinformer, de discriminer et d’inciter à la haine, en faisant fi de ses obligations légales. Sur les 24 sanctions depuis 2019, sept concernaient des manquements répétés liés à des incitations à la haine et des propos discriminatoires. Les éditeurs ont des responsabilités sur ce qu’ils diffusent et signent des conventions en application de la loi de 1986 sur l’audiovisuel.

Aujourd’hui encore, CNews semble ignorer ces obligations et continue sa mue en chaîne d’opinion boostée à la haine. Même si le montant des sanctions du régulateur s’élève à 530.001 €, rien n’est fait concrètement pour stopper CNews. Nous le disions déjà en 2024 : « Il nous faut donc demander à l’Arcom d’avoir enfin un peu de courage en ne renouvelant pas les autorisations TNT de C8 et de CNews […] Non pas pour les « censurer » […] mais simplement pour faire respecter la loi. »

Recentrer le débat sur la concentration des médias

Cette saturation du débat empêche de se concentrer sur une réflexion tout aussi urgente : l’ultra concentration des médias par des groupes d’intérêts privés, dont une partie par Vincent Bolloré. L’Arcom a produit, dans une étude sur le modèle économique de l’information en France, un chiffre éclairant – bien que trop peu commenté, sur l’ampleur de cette dite concentration : neuf groupes privés possédant des médias comme Bouygues, LVMH, CMA CGM, concentrent 40 % des 2,9 milliards d’euros de coûts de production de l’information en France pour 2024.

Cette concentration menace la vitalité démocratique du pays et n’est pas prise à bras le corps par les pouvoirs politiques. Cinq propositions issues des États généraux de la presse indépendante (EGPI) en novembre 2023 concernent la lutte contre la concentration des médias. Le sujet devrait être au cœur des débats.  Pour 67 % des répondants au baromètre de la confiance dans les médias réalisé par La Croix (39e édition), la concentration d’un certain nombre de médias par quelques grands groupes représente « un problème pour la démocratie ».

Chloé Tridera 
Responsable communication et événementiel du FPL

Pour aller plus loin...

Revoir le procès Bolloré
Le 30 septembre 2025, le FPL organisait à l'Espace Reuilly le procès fictif de Vincent Bolloré et des médias de la haine.
🎥 Voir sur la chaîne YouTube du FPL
Interview de Yunnes Abzouz
Le journaliste de Mediapart, qui a consacré plusieurs enquêtes sur CNews, avait accordé une interview au FPL en 2024.
🎥 Voir sur la chaîne YouTube du FPL
Interview d'Alexis Lévrier
Alexis Lévrier est historien des médias à l'Université de Reims. Il avait répondu au question du FPL en 2023.
🎥 Voir sur la chaîne YouTube du FPL
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