« Nous avons produit la première carte de France des micropolluants »: les coulisses de l’enquête de We Report soutenue par le FPL

Entretien avec Mathieu Martinière, journaliste d’investigation indépendant et membre du collectif We Report, qui a participé à un travail d’investigation d’ampleur, soutenu par le FPL : cartographier l’ampleur de la pollution des rivières et des cours d’eau français

Pendant un an, Mathieu Martinière, Émilie Rosso et Mathieu Périsse, trois journalistes du collectif We Report ont analysé sept millions de données afin de cartographier la pression des micropolluants dans nos rivières et nos fleuves. Ce projet a reçu le soutien du FPL, dans le cadre de notre septième appel à projets. Cette grande enquête a donné lieu à une carte interactive inédite, publiée dans Mediacités et plusieurs médias partenaires.

Mathieu Martinière, journaliste d’investigation indépendant, membre du collectif We Report, raconte les coulisses de ce travail d’investigation d’ampleur.

Qu’est-ce que votre enquête a contribué à révéler ?

« Nous avons pu produire la première carte de France des micropolluants. Nous avons traité des moyennes annuelles, ce qui ne nous permet pas de recenser chaque dépassement ponctuel. En revanche, nous avons pu dégager des situations de pollutions chroniques, comme dans le Beaujolais où une mine pollue une rivière depuis 150 ans.

Nous révélons que 1700 rivières ont connu au moins un dépassement annuel de seuil entre 2022 et 2024, ce qui correspond aux trois quarts des rivières pour lesquelles des mesures existent.

Nous avons pu classer les polluants par famille de substances : métaux, pesticides, HAP, substances chimiques (PFAS), médicaments. Cela n’avait jamais été fait auparavant.

Enfin, nous avons pu pointer une responsabilité politique. La France n’est pas une bonne élève, au-delà du non-respect de ses obligations. Les moyens déployés pour les agences de l’eau sont inégaux sur le territoire, la volonté politique de s’attaquer à la justice environnementale aussi. Il y a peu d’amendes : une quarantaine d’amendes, dont un quart provient de la Bretagne, à cause des algues vertes. »

Les données présentées sur cette carte sont publiques, disponibles et accessibles à tous·tes. Pourtant, il n’y avait jamais eu d’analyse comme la vôtre. 

« Nous avons travaillé à partir de la base « Naïades », qui regroupe toutes les données collectées par les agences de l’eau, les offices de l’eau et l’Office français de la biodiversité (OFB), issues des stations de mesures et de surveillance des rivières et des nappes souterraines.

Pour toute la France, cela représente 7 millions de données. Cependant, les agences de l’eau, réparties par grands bassins, ne disposent pas de moyens égaux. Elles n’ont pas les mêmes méthodes de calcul et ne mettent pas les mêmes efforts dans la collecte. Nous avons dû mener un travail d’harmonisation de toutes ces données. C’était complexe, car ces données ne sont pas claires. Nous avons mis des mois à établir le bon calcul. »

Pourquoi ?

« Car il faut prendre en compte le déséquilibre entre les différentes collectivités dans la surveillance de la qualité de l’eau. Nous n’avons pas pu traiter certains territoires, comme Mayotte, par exemple. Les données n’étaient pas exploitables. Cela représente un enjeu de santé publique et d’accès aux informations. »

Comment avez-vous établi votre méthodologie ?

« Nous nous sommes basés sur les travaux d’un chercheur de l’OFB, Pierre-François Staub, qui avait travaillé avec l’Ineris, qui travaille sur les molécules, et on a suivi leur méthode. Nous avons contacté plusieurs scientifiques de l’Inrae, l’OFB et l’Ineris de manière informelle ou non. Ils ont pu nous aider à confronter nos biais, nos erreurs et à affiner la méthodologie… »

Comment avez-vous créé cette carte interactive ?

« Nous avons eu l’aide précieuse de Mémoire Vive, un collectif de data analystes citoyen et engagé sur le terrain de l’écologie, qui travaille avec des ONG et des médias. Je les connaissais car j’avais déjà collaboré avec eux, notamment sur un sujet concernant la consommation des jets privés. Le traitement de toutes ces données, leur visualisation nécessitait des connaissances en code, des capacités de calculs que nous n’avions pas. »

Cela explique donc pourquoi vous avez mis un an à réaliser cette enquête ? 

« Au départ, nous voulions travailler sur la pollution des grands fleuves français. Nous avons rapidement compris que les fleuves n’étaient pas du tout représentatifs de l’état de pollution des eaux, car les gros débits des fleuves diluent la pollution. Nous avons donc modifié notre axe d’enquête pour nous concentrer sur les cours d’eau : les plus petits ruisseaux sont plus pollués parce qu’ils concentrent davantage.

Sur des enquêtes d’ampleur comme celles-ci, travailler en collectif permet d’ajuster la réflexion et d’éviter d’aller dans la mauvaise direction. Faire collectif, c’est ce qu’on fait à We Report depuis douze ans. Quand on est seul à mener une investigation, c’est plus difficile de changer l’axe d’enquête. Là, nous étions trois journalistes et deux data analystes de Mémoire Vive. 

Pour autant, c’est la première fois que nous modifions autant notre angle d’enquête. Cette enquête a été compliquée techniquement, sur les données mais aussi sur chaque mot que l’on utilisait. Nous avons un fonctionnement de rédaction particulier, nous sommes constamment en discussion, nous faisons la relecture à trois, on s’auto-édite. C’est peut-être cette exigence qui rend une enquête aboutie. »

Comment faites-vous pour diffuser votre enquête et la rendre accessible au plus grand nombre ? 

« Les rivières, ça parle davantage aux gens car tout est interconnecté : c’est l’eau du robinet des citoyen·nes que l’on boit tous les jours. 

Utiliser une carte pour visualiser cette masse de données complexe sert à imprimer l’information dans les mémoires. Si tu ne proposes pas au public un chiffre marquant, quelque chose de visible, l’enquête ne reste pas. Ici, notre investigation s’y prêtait parfaitement, même s’il faut être juste sur les termes à utiliser pour éviter d’être trop alarmistes.

Nous avons aussi multiplié les partenariats avec d’autres médias. MOB, le média de la démocratie, a produit des vidéos de vulgarisation, la carte a été publiée dans plusieurs médias indépendants et nous avons réalisé un reportage pour France 3. Cela nous permet de toucher un public différent. Et puis Daphné Gastaldi, journaliste à We Report, a été chargée de l’impact de l’enquête : elle a contacté des dizaines et des dizaines de personnes stratégiquement importantes dans les ONG, des hommes et des femmes politiques sur ces sujets-là, des médias qui peuvent reprendre l’enquête, etc.

Enfin, nous avons organisé une grande rencontre avec le public à Lyon, fin juin. Sur une enquête aussi grand public que technique comme celle-ci, c’est essentiel de la partager au public, cela permet aux journalistes de rencontrer les gens et de répondre à leurs questions. »

Ce projet d’enquête a été lauréat de l’appel à projets du FPL en 2025. L’aide du FPL a-t-elle été décisive pour vous ?

« Sans le FPL nous ne faisions pas cette enquête. Les médias indépendants n’ont pas les moyens de financer une telle enquête. Cette aide financière de 18.000 € nous a permis de rémunérer Daphné Gastaldi et le travail de l’édition. Nous avons pu nous concentrer sur le fond et la méthodologie. Nous avons du travailler des mois sur la méthode, ce n’est pas avec trois piges de médias indépendants que nous pouvions financer une telle enquête, nous n’aurions pas eu les moyens de mener cette investigation d’ampleur autrement. »

Cliquez ici pour vous inscrire à notre lettre d’information
et être tenu·e au courant des actualités du FPL

Facebook
Twitter
LinkedIn

Le fpl a besoin de votre soutien pour:

  • Aider des entreprises de presse indépendantes

  • soutenir des initiatives journalistes

  • Défendre la liberté de la presse

Le fpl a besoin de votre soutien pour:

  • Aider des entreprises de presse indépendantes

  • soutenir des initiatives journalistes

  • Défendre la liberté de la presse

Pour être tenu(e) informé(e) de l’actualité du FPL, inscrivez-vous à notre lettre d'information