
Le saccage de la maison d’édition Grasset par le milliardaire d’extrême droite n’est que la suite logique de ce qui s’est produit dans les médias Bolloré. Dans l’ouvrage collectif du FPL, « Le Procès Bolloré » (Édition du Détour), publié le 17 mars 2026, l’historien Alexis Lévrier explicite « l’extraordinaire singularité » ainsi que la « puissance de cet empire ». Nous publions son témoignage.
Dans son journal Le JDD, Vincent Bolloré commente, ce 19 avril 2026, le limogeage d’Olivier Nora, dirigeant de la maison d’édition Grasset durant 26 ans, et l’annonce dans une lettre commune de 115 écrivains qu’ils décident de quitter la maison d’édition. « Une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient (…) Grasset continuera et ceux qui partent vont permettre à de nouveaux auteurs d’être publiés, promus, reconnus et appréciés », assure le milliardaire d’extrême droite.
Les maisons d’édition du groupe Hachette, troisième groupe mondial, croyaient-elles vraiment échapper à l’emprise de Vincent Bolloré ? Espéraient-elles que la purge accompagnée d’une reprise en mains idéologique de Fayard, qui publie désormais Philippe de Villiers, Jordan Bardella, Sarah Knafo, Nicolas Sarkozy, ne serait qu’une exception dans un paysage tranquille ?
Vincent Bolloré ne fait pourtant que poursuivre ce qu’il a méthodiquement entrepris depuis dix ans dans les médias. RSF et le FPL l’ont documenté : plus de 500 journalistes ont quitté les médias rachetés par l’homme d’affaires. A cela s’ajoutent le plan social en cours dans son groupe Prisma (premier éditeur de magazines en France) avec 265 suppressions de postes annoncées.
Quand Vincent Bolloré prend le contrôle d’I-Télé en 2015, la rédaction entame ce qui devient la plus longue grève de l’audiovisuel. Le milliardaire ne cède rien. Plus de cent journalistes, la quasi-totalité de la rédaction, quittent la chaîne d’info qui peut ainsi être transformée en CNews, machine à propagande de l’extrême droite.
L’opération se répète en 2023 au Journal du Dimanche racheté en 2023. Là encore, 95 journalistes sur une grosse centaine quittent le journal. Idem à Europe1 en 2024, avec le départ de plus de la moitié de la rédaction.
Le Fonds pour une presse libre a publié, le 17 mars, aux éditions du Détour, un livre « Le Procès Bolloré, les médias de la haine devant le tribunal ». Dans cette audience symbolique, de nombreux témoins sont appelés à la barre pour expliciter comment s’est construit cet empire des médias, de l’édition et du cinéma. Parmi ces témoins, Alexis Lévrier, historien des médias et maître de conférences à l’université de Reims
Nous publions son intervention qui vient utilement éclairer la crise actuelle.
François Bonnet, président du FPL
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« Nous n’avons jamais connu dans notre histoire un empire aussi vaste et aussi cohérent »
Alexis Lévrier : Je veux d’abord témoigner en tant que spécialiste de l’histoire des médias. Comme beaucoup d’autres chercheurs, j’ai observé la montée en puissance de cet empire et j’ai tenté de convoquer des précédents historiques pour expliquer le phénomène auquel nous assistons. Mais, comme mes collègues, j’ai été contraint de constater qu’aucun parallèle n’est vraiment pertinent.
Raconter le monde Bolloré du point de vue d’un historien des médias, c’est donc relever l’extraordinaire singularité de cet empire et du moment que nous vivons. L’idéologie Bolloré n’a pourtant, en elle-même, rien d’original : elle s’est imposée en France entre l’affaire Dreyfus et la Collaboration, de Drumont à Brasillach. Elle est fondée sur la désignation de boucs émissaires, d’ennemis de l’intérieur dont la France devrait se débarrasser pour retrouver sa pureté perdue.
Les musulmans ont sans doute pris la place des Juifs mais, pour le reste, tout est là : la haine des médias dits « mainstream », la détestation de la justice, le rejet du monde intellectuel et, plus spécifiquement, du monde universitaire.
Mais mon inquiétude vient du fait que nous n’avons jamais connu dans notre histoire un empire aussi vaste et aussi cohérent, présent presque à chaque instant dans chacune de nos vies. Contrairement à une idée reçue, on n’échappe pas en effet à Bolloré en refusant de regarder CNews ou d’acheter Le JDD. Parce qu’il est le détenteur du groupe d’édition Hachette, des enseignes de distribution Relay, du groupe de publicité Havas, mais aussi parce qu’il finance la musique ou le cinéma (il rachète les salles de cinéma UGC), il exerce une influence concrète sur notre quotidien. Donc, sauf à vivre dans une grotte, on ne peut pas aujourd’hui échapper à Bolloré.
La présidente du tribunal : Diriez-vous qu’il n’y a pas d’équivalent dans le reste du monde? On parle beaucoup des empires médiatiques en Italie ? Qu’en est-il ?
Alexis Lévrier : Les comparaisons géographiques avec Silvio Berlusconi ou Rupert Murdoch ne sont pas non plus satisfaisantes. Berlusconi avait un projet politique pour lui-même, alors que Bolloré se tient en retrait et organise son offensive idéologique à distance.
Murdoch est bien davantage un modèle pour Bolloré puisque, lui aussi, a toujours su garder une position à distance, ou en surplomb. Il est certain, par ailleurs, que Vincent Bolloré s’est inspiré de sa stratégie consistant à racheter des médias touchant à tous les domaines, en créant entre eux des synergies. Presse écrite, radio, télévision, édition, publicité, communication, cinéma, distribution : ces deux groupes se ressemblent par leur capacité à faire circuler dans l’espace public des produits, mais aussi des mots et des idées, qui finissent par contaminer le reste du champ médiatique.
Pour autant, à l’inverse de Bolloré, Murdoch est avant tout un homme de presse et il tient compte de certaines règles propres au fonctionnement des rédactions. Ainsi, il n’a pas traité le Wall Street Journal ou le Times avec la violence dont a fait preuve Bolloré au sujet des rédactions d’i-Télé, d’Europe 1 ou du JDD. On le voit en ce moment avec Trump, qui a déclaré la guerre au Wall Street Journal en raison des critiques de ce journal à son égard.
En France, la comparaison souvent tentée avec Robert Hersant ne fonctionne pas: le groupe de presse du « papivore » n’a pas été mis au service de l’extrême droite mais plutôt d’une droite libérale et conservatrice. Surtout, comme Lagardère, Hersant a échoué là où Bolloré a réussi, en tentant de passer d’un type de média à un autre: sa reprise de la chaîne de télévision La Cinq a été un naufrage financier, qui a sonné le glas de ses ambitions.
Il existe, en revanche, de réelles similitudes entre le projet de Vincent Bolloré et celui de François Coty (parfumeur et industriel français,1874-1934), il y a exactement un siècle: ce dernier a racheté de grands journaux (dont Le Figaro) et créé un quotidien populaire, L’Ami du peuple, pour défendre un projet explicitement fasciste. Mais son empire est resté assez modeste et a vite périclité en raison d’une suite de mauvais choix. Rien de commun donc avec l’étendue, la diversité et la complémentarité des médias détenus aujourd’hui par Vincent Bolloré.
La présidente du tribunal : Vous êtes historien des médias mais, justement, on pourrait rétorquer que vous parlez de tout cela avec la hauteur de votre fonction, sans en connaître les réalités internes. Quelle est votre légitimité à vous exprimer sur le sujet?
Alexis Lévrier : Le témoignage que je livre aujourd’hui n’est pas seulement celui d’un expert car j’ai une histoire très personnelle avec le monde Bolloré. La seconde raison pour laquelle je souhaite vous apporter mon témoignage est ainsi le rôle d’observateur que j’ai joué au sein de ces médias.
À partir de 2017, je suis en effet intervenu de très nombreuses fois sur CNews, dans le cadre de la promotion d’un livre d’abord, puis parce que j’avais noué des liens avec des programmateurs ou des journalistes. J’y ai par exemple commenté le phénomène des Gilets jaunes, fin 2018 et début 2019. Je n’ai jamais été rémunéré et ma parole était donc entièrement libre.
Au fil des années, la fonction qui était la mienne a changé sur ces plateaux. Peu de gens le savent, mais de nombreux journalistes ont continué à se battre ensuite pour préserver un traitement pluraliste et équilibré de l’information, conformément à la convention signée avec le CSA et conformément, plus généralement, à toutes les règles de la déontologie journalistique. Avec leur accord, je suis par exemple intervenu en plateau pour dénoncer l’arrivée de Zemmour, fin 2019, ou pour critiquer « l’extrême droitisation » progressive de la chaîne.
La présidente du tribunal : Vous avez constaté cette évolution et pourtant, vous avez continué à participer à des émissions sur CNews. Pourquoi?
Alexis Lévrier : Je regrette aujourd’hui la naïveté dont j’ai fait preuve à l’époque : j’ai sincèrement pensé que le combat mené dans l’ombre par une partie de cette rédaction pouvait être gagné. Je n’avais pas compris que nous entrions dans une nouvelle époque de l’histoire des médias et que Bolloré ne ressemblait en rien à des industriels comme Bouygues ou comme Niel : pour lui, les journalistes ne comptent pas, et les rédactions peuvent et doivent être changées.
Mes interventions se sont raréfiées en 2020 et j’ai totalement cessé d’aller sur CNews, l’année suivante. J’ai ensuite essayé de jouer un autre rôle, en publiant des textes scientifiques sur le sujet, mais aussi en intervenant dans le champ médiatique pour alerter l’opinion publique. J’ai aussi tenté de soutenir la rédaction d’Europe 1 et, plus encore, celle du JDD au moment où ces médias ont été à leur tour dévorés. La « bollorisation », je ne l’ai donc pas seulement étudiée de l’extérieur : je l’ai vécue de l’intérieur, aux côtés des rédactions qui en étaient les victimes.
La présidente du tribunal : Diriez-vous que vous avez vous-même été victime de cette bollorisation?
Alexis Lévrier : La troisième raison pour laquelle je souhaite témoigner devant vous aujourd’hui est plus personnelle encore. Il se trouve en effet que, bien malgré moi, je suis devenu une cible pour les adorateurs de Vincent Bolloré. Les moqueries et les injures ont commencé dès le jour où j’ai pris publiquement la parole sur le sujet. Mais, ces deux dernières années, les attaques sont devenues beaucoup plus directes et plus violentes.
En 2023, à la suite d’une intervention sur la chaîne télévisée de France Info, durant laquelle j’avais soutenu la rédaction du JDD, j’ai reçu dans mon casier à l’université une lettre d’un « comité 732 », qui me menaçait de mort pour avoir osé critiquer Bolloré. En « googlisant » ce comité, j’ai découvert qu’il avait déjà envoyé des lettres similaires à plusieurs responsables politiques et à des dirigeants d’associations humanitaires. J’ai évidemment porté plainte, mais j’ai décidé de ne rien changer à mon expression publique.
J’avais le sentiment, puisque j’avais reçu ce courrier à la fac, que c’était mon statut d’universitaire qui était surtout visé.
Le 28 février dernier, une étape supplémentaire a été franchie lorsque l’émission « L’heure des pros » m’a consacré plusieurs minutes. Dans une interview à L’Opinion, je venais d’expliquer et de défendre la décision de l’Arcom de retirer sa fréquence à C8. Cela a suffi aux intervenants de cette émission pour me designer à la vindicte en me traitant de tous les noms.
Dans les minutes qui ont suivi, un torrent d’injures mais aussi de nombreuses menaces de mort m’ont visé sur les réseaux sociaux. Pour la première fois, la menace a dépassé ma propre personne puisque les photos de mes proches ont fait l’objet de commentaires haineux sur mon compte Facebook. Un CV avec mes coordonnées personnelles était en ligne sur le site de la Sorbonne (ce que j’ignorais). Cela m’a valu de recevoir plusieurs appels anonymes au cours des jours suivants et les personnes en question avaient donc aussi accès à mon adresse personnelle.
Bref, je l’admets, cette fois j’ai eu peur et j’ai envisagé de mettre fin à toute forme de présence en ligne ou dans les médias. C’est du reste ce qu’ont fait la plupart de mes collègues car tous les universitaires qui ont exprimé un point de vue critique sur Bolloré l’ont payé au prix fort dans leurs vies personnelles.
J’ai aussi reçu de nombreux soutiens dans le monde académique comme dans la société civile, et cela m’a décidé à reprendre la parole et, donc, à m’exprimer devant vous ce soir. La bollorisation de notre pays est en marche, nous le voyons tous les jours autour de nous. J’ignore si ce processus peut encore être enrayé, mais j’ai la certitude qu’il faut mener ce combat tant qu’il en est encore temps.
En 2027, si nous ne faisons rien d’ici là, il sera sans doute trop tard et nous risquons d’assister non seulement à la fin de la liberté de la presse, mais à la disparition de la démocratie elle-même.
Lire aussi notre article : « Pourquoi il faut expulser CNews de la TNT »

« Le Procès Bolloré, les médias de la haine devant le tribunal », ouvrage collectif coordonné par le FPL, est édité aux éditions du Détour, au prix de 10 euros.
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